Chaque année, dans la ville historique de Glidji (préfecture des Lacs), le peuple Guin du Togo célèbre une fête emblématique : Epe-Ekpe, marquant la prise de la pierre sacrée, un événement chargé de spiritualité, de rituels et de retrouvailles. C’est dans ce contexte sacré que prend tout son sens le Yaka-Yèkè, un couscous traditionnel symbole de partage et de réconciliation.
Le Yaka-Yèkè : un couscous, une histoire, un rituel
Aussi appelé Yaka-Okin, le Yaka-Yèkè est un couscous de maïs cuit à la vapeur, dégusté à volonté et partagé sans condition dans toutes les concessions. En langue Éwé, “Yaka-Yèkè” signifie littéralement « mange à volonté sans payer », une invitation au partage fraternel.
Préparé dans les familles dès le premier dimanche après la prise de la pierre sacrée, ce mets rassemble parents, amis et voisins autour de la table, dans une atmosphère de pardon, d’amour et de solidarité. C’est aussi le moment de présenter les vœux du nouvel an Guin, dans un calendrier lunaire composé de 13 mois.
Avant la dégustation du Yaka-Yèkè, une demande de pardon est souvent prononcée dans les foyers. Le repas devient alors un moyen symbolique de renouer les liens familiaux et de laver le linge sale en famille, comme le souligne le prince Kanyi Folly-Bebe, notable à Glidji :
« Ce moment est sacré. C’est une obligation morale de se retrouver, de se réconcilier autour d’un repas ancestral. »
La veille, le samedi, est consacrée aux sacrifices et hommages aux défunts. Les familles déposent de petites portions de couscous avec un peu de sauce devant leurs maisons, une offrande symbolique pour inviter les ancêtres à se joindre au festin. Cette tradition témoigne du lien fort qui unit les vivants aux morts dans la culture Guin.
Le Yaka-Yèkè n’est pas qu’un mets familial. Il est aussi sacré lorsqu’il est préparé au couvent, dans le plus grand secret, par les Tassinous (reines-mères). Seules des femmes respectueuses des interdits, purifiées et vertueuses, peuvent cuisiner ce couscous destiné aux rituels.
« Ce n’est pas un repas ordinaire. Sa préparation répond à des règles strictes et codifiées », explique Dossavi Félix, chargé de communication du palais de Glidji.
Après les rites, le couscous est partagé dans l’enceinte royale ou sous l’arbre à palabre du palais. Initiés et non-initiés s’y retrouvent pour manger à leur gré, dans une ambiance de fête populaire. Le slogan “Mikè yaka yaka” – “mange à volonté” – prend alors tout son sens.
Plus qu’un plat, le Yaka-Yèkè est un patrimoine vivant, un pilier de la gastronomie togolaise et une tradition ancestrale profondément ancrée. Il incarne les valeurs du peuple Guin : l’hospitalité, la solidarité, la mémoire des ancêtres et le respect du sacré.
En mettant en lumière ce mets unique, c’est tout un héritage culturel qu’on célèbre, transmet et protège au fil des générations.




